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Mes yeux parcourent les rangées de dvd sur l'étagère du salon. Chacun est un trésor, un souvenir, un ami. Certains restent à rencontrer, plus tard, d'autres sont des pèlerinages familiers. Mais pour l'heure, je cherche une clé. Une réponse à des questions mal formulées. Soyons clair : il me faut une solution. Et elle est là, forcément, sur cette étagère.

2012 03 26 13.35.11

L’Art de la Virgule

Chaplin a refait 342 fois une prise des Lumières de la Ville. Mais qui aujourd’hui sur un plateau est assez maître du temps pour trouver en plein tournage l’or d’une scène ? Le vagabond montre la direction. La balle est dans notre camp : c’est dés le scénario que l’essence des personnages et des situations doit exister.

Et justement, mon problème c’est d’écrire compliqué. De penser compliqué. La trilogie flou dans la tête, confus sur la page,  déçu à l’arrivée.  Vous connaissez ça vous aussi : l’impression d’être un âne inscrit au Grand Prix de l’Arc de Triomphe.

Ma difficulté vient de l’envie de penser, du besoin de mots. Une image vaut mille mots, nous l’avons tous médité. Sauf que la pensée veut ses prérogatives. Et me voilà à vouloir penser mes personnages, penser mon intrigue. A vouloir les penser, je les trahis mes personnages. Je les fais fuir. A l’arrivée, il n’y a plus que moi, pathétique écrivaillon : assis sur son trésor et se lamentant qu’il est ruiné.

Car avec la pensée viennent les mots. Et les mots que nous utilisons au quotidien, pour parler, pour écrire, ces mots là ne sont pas les mots d’un auteur. Ce ne sont pas des mots pour exprimer. Ce sont des mots pour cacher, pour tourner autour des pots du quotidien, pour arrondir les angles sociaux. Dans la vie, et dans notre tête, nous parlons surtout pour ne pas dire. Parfois pour ne pas sentir. Souvent pour ne pas voir. Nous parlons pour ne pas être libre ou laisser l’autre libre.

Première clé de l’écriture : oser la liberté.

Et voilà qu’avec ce même outil, les mots, il faut apprendre à parler peu pour dire beaucoup. Quelques mois ne sont pas inutiles pour le comprendre, et sans doute quelques années pour maîtriser l’exercice.

Deuxième clé de l’écriture : la puissance.

Liberté, puissance. Le A et le Z de la simplicité.

Liberté, puissance.

Tiens mes yeux se posent sur I, Robot. un film d’Alex Proyas avec Will Smith.

Je lis le titre : I plus loin Robot.

Entre les deux cette virgule.

Un tout petit signe. Comme une énigme, un langage plein de plus que lui-même.

Je renifle une piste. Ma solution ?

Je sors le disque de la jaquette, le met dans le lecteur tout en gambergeant encore.

Alors me revient une autre parole de l’évangile du Petit Scénariste Illustré : less is more. La plus petite cause pour le plus grand effet possible. La source la plus enfouie pour l’explosion la plus spectaculaire. C’est là dans ce ressort tendu à l’extrême que naissent les plus belles histoires. Je le sais, je l’ai lu. Je révise mes    classiques : ce ressort est souvent dans la backstory du personnage, qui est non seulement son intériorité à lui mais aussi mon pain blanc à moi pour l’acte deux, le moteur qui va le pousser à arrêter des comètes en plein vol ou à apprendre le chinois pour séduire sa voisine de pallier, et me motiver à passer des mois à le raconter.

Bigre, je le cherche ce ressort, je sors ma pelle et ma pioche et je creuse, je fouille, sans le reconnaître. Ce qu’il faudrait ce serait qu’on m’explique à quoi ressemble ce ressort magique. Un tout petit ressort bien caché qui résisterait à l’acte I, forcerait beaucoup en début d’acte II et se détendrait après la clé de voûte avec la force d’une catapulte  infernale.

Less is more, simplicité, profond, un ressort, la catapulte. Des post it partout au mur et sur mon bureau, et toujours rien. Mon intrigue est molle du genou, les personnages sont flous. J’ai raté quelque chose.

Heureusement Hollywood est là. Et surtout des générations d’auteurs venus de tous les horizons, rodés au métier d’écrire, formés dans des temples sacrés où il n’est pas que question de dollars. Et des producteurs capables de reconnaître un texte solide.
 
Allez une bière, se détendre, le film commence.
I, Robot.
La virgule danse en moi tandis que je visionne le film. Ça me chatouille et ça me gratouille. 

Et soudain, la porte s’ouvre. Je le vois enfin ce ressort. Clair, limpide, éblouissant.

Cette virgule, ce signe unique, ce caractère typographique si minime en apparence explose comme l’exemple même de la puissance. Il tranche en deux le personnage, humain au bras robotique qui n’accepte pas cette part de lui même. Il tranche en deux la structure du film et l’antagonisme fondamental, humains contre robots. Et annonce déjà le dénouement : un homme apaisé, qui a cicatrisé sa blessure interne, a triomphé de la révolte des robots, et capable même de voir l’humanité de Sonny, un robot pas comme les autres, un robot avec un “je”. Résolutions : un homme sans virgule, un monde sans virgule, une humanité sans virgule.

Je vois et je m’émerveille. Non pas comme un gamin, mais comme un auteur admiratif de cette extraordinaire maîtrise de l’écriture. Les scénaristes ont saisi le cœur du cœur de   l’histoire, ramassée dans cette virgule, et ont construit sur elle une structure implacable de rigueur, de vérité. Pour un impact total. Tout au long du film, je suis dans Will Smith. La guerre est en lui, et il n’est même pas seul : pire, il est partiel, morcelé, coupé.

Coupé de ses copains flics, qui se moquent au début de sa parano des robots, coupé de sa grand mère, seul lien familial qu’on lui découvre, et qui elle apprécie bien l’aide de son robot aide ménager, coupé de la belle Bridget Moynahan, car elle connaît, répare et fabrique les robots. Jusqu’à ce que les robots prennent le pouvoir et que la virgule coupe le monde en deux.  Clé de voûte logique et imparable, intrigue et personnage totalement intriqués.

Le ressort au coeur de Will Smith, qui n’accepte pas qu’un robot ait choisi jadis de le sauver lui et pas une petite fille, qui n’accepte pas ce bras robotique  pour remplacer le sien détruit dans l’accident, ce ressort explose dans une histoire qui embrase le monde entier et se construit entièrement autour de cette blessure profonde, jamais cicatrisée.

Alors I, Robot serait un film hollywoodien qui évoque le soulèvement des robots ? Oui, mais ce n’est pas ce qui nous intéresse ici, nous qui voulons écrire des histoires fortes.
Alors ça dit quoi ? Ce fameux “What is it really about ?” L’histoire, l’histoire toute simple ?
C’est l’histoire d’un homme qui se guérit de sa virgule.

Et ça, ça m’aide. Je l’ai trouvée ma clé.
Nous avons tous une virgule. Nos personnages aussi.
C’est peut être la bonne piste vers la simplicité : trouver la virgule au cœur de nos personnages, et quand on l’a trouvée, vraiment trouvée, la raconter, tantôt par le rire, tantôt par les larmes, entre explosions, repas en famille, quiproquos. En explorant tout du chemin   au long duquel les personnages essaient de se dépatouiller de leurs virgules, en viennent à bout, ou apprennent à vivre avec. Ne raconter que ça, mais complètement.

Simplicité, puissance.

Rendons à César et surtout à ceux qui ont fait leur boulot pour nous apporter l’art de la virgule : Isaac Asimov, grand architecte de l’histoire, Alex Proyas, Jeff Vintar et Akiva Goldsman, ce dernier figurant déjà au panthéon des scénaristes US.

L’occasion aussi de se convaincre que ce travail d’épure, essence de notre art, n’est pas antinomique de succès public. Il arrive, et plus souvent qu’on croit, qu’un producteur signe, que le public afflue, qu’une carrière se lance parce que le texte est bon. Il vaut mieux pour nous en tout cas s’en persuader.

I, Robot a coûté 120 millions de dollars et en a rapporté 350.


Tout ça pour une simple virgule.

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Stories beyond frontiers. Les histoires font la loi.