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2012 03 19 17.44.381

Un plus un égal entre deux

L’esprit humain ne reconnaît que les contrastes. Toute notre expérience du monde n’est fondée par nos sens et notre intelligence que par des rapports entre des valeurs qui par elles mêmes n’ont pas d’existence. Nous sommes construits par des intervalles, en affinant et structurant notre architecture interne d’intervalles. Lumière, sons et histoires ne vivent que par les intervalles.

Nous ne comprenons que les contrastes. Nous n’apprécions que les rapports, les relations entre des points fixes qui n’existent que comme bordures.

Grand, gentil, méchant, beau, voire bleu et longtemps, ça ne veut rien dire en soi. Pas plus que tiède, bien  ou terrible. Pour être parfaitement clair, toute phrase qui commence par « je suis », « tu es » ou « il est » ne peut se poursuivre que par un beau ramassis de conneries.

Définir ce ne peut être que comparer, en tout cas dans cet univers.  Pas de contexte, pas de valeur.
En bref l’identité se joue dans les relations et la dynamique.

En matière de dramaturgie, ça veut dire que vous pouvez passer trois vies à caractériser un personnage, autant péter sur une toile cirée : nous sommes des peintres et des musiciens avant tout.
Des physiciens, des géomètres, des architectes, des psychologues, des documentalistes ok.  Mais après.

Parce que la caractérisation, c’est le deuxième temps du travail sur les personnages.
Le premier temps, c’est de les établir tous, dans leur système de relations. Ça je ne l’ai pas inventé, les auteurs us parlent du « web of charaters ». Une toile d’araignée.

On écrit une histoire qui va parler de bleu et de jaune. La première chose est d’avoir un personnage bleu pur, un autre bleu foncé, un autre bleu pâlot. D’ajuster les contrastes. Si possible avec finesse. Contraste entre personnages sur une valeur dominante et contraste à l’intérieur de chaque personnage. Du coup on aura un bleu pur jaune baveux, un bleu foncé jaune pur, un bleu pâlot jaune soleil.

Une toile. On fait une toile. Les couleurs chantent entre elles, se mettent à résonner, la cohérence assoit la véracité et  permet toutes les asymétries de l’intrigue.

Donc en un on définit les couleurs de l’histoire.
En deux on établit les contrastes majeurs.
En trois on affine les contrastes internes par des couleurs secondaires.

Et on a un beau réseau de personnages en harmonie chromatique et thématique.
Alors là oui, maintenant, on sort les petits pinceaux, on sort les biographies imaginaires de la backstory, on va chercher les peurs et les fantasmes, ce qui fait pleurer et jouir les personnages. On ajuste, on évoque des reflets de couleurs tertiaires, des petits éclats de lumière sertis en écrin de moments magiques.

Là oui on les caractérise.

Le cinéma c’est un art de lumière sensorielle, morale, sentimentale, émotionnelle.
C’est l’art absolu de l’esprit.

Alors le cinéma doit parler le langage de l’esprit humain, et ce langage ce n’est pas les valeurs en elles mêmes. C’est entre les valeurs qu’il existe et s’exprime.

Ce langage infini du réel, c’est le contraste.
Comment le poser, l’établir, le faire miroiter, le faire évoluer, se distordre, se résoudre en une harmonie cohérente, arc en ciel d’une intrigue unique, ça c’est notre pain quotidien.

Bon appétit !

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6 Comments

  1. liliak06-02-2010

    « l’art absolu de l’esprit ».. comme tu y vas garçon !
    juste pour te titiller gentiment : le cinéma ne permet pas de connaître aussi finement les intentions et les nuances dont tu parles que le permet … l’écrit !
    On ne connait point les pensées des personnages au moment où ils agissent à moins d’utiliser une voix off en permanence. On perçoit les grandes lignes et quelques nuances lorsque les acteurs sont bons mais une dimension s’échappe du film qui ne peut donc être un art absolu. Tandis que l’écrit suscite à lui seul autant d’images de sons et d’odeurs que de lecteurs…le pouvoir de l’imaginaire. Tandis que le cinéma « emprisonne » davantage le spectateur. non ?

  2. omeyer06-02-2010

    Chouette, croisons le fer ; ) tu m’as réveillé de ma torpeur. Et je ne demande pas mieux que confronter et approfondir ma compréhension. Pour moi ce qui fait du cinéma un art absolu de l’esprit, c’est l’expérience du temps. Un film c’est une expérience en temps réel, durant laquelle on avance dans un sens, une direction, une compréhension de ce qu’est le film qu’on voit. C’est une reconstruction permanente en vérité. C’est exactement l’expérience de la vie elle même, c’est cela le cœur du débat pour moi.
    Un livre c’est extraordinaire bien sûr, mais il est dans notre intimité, il suit le temps que nous fixons, en une traite ou cent fois deux pages. Mais le film, ce n’est pas qu’il emprisonne, c’est qu’il nous met en prise directe avec la façon dont nous expérimentons le réel lui même. Je ne parle pas du fond, d’une histoire en particulier. Je parle des conditions dans lesquelles nous construisons et reconstruisons du sens et des émotions jusqu’à un point de plénitude où sens et émotion sont associés, unis.
    Un film c’est du morcellement, des bouts visuels et sonores qui finissent par produire une apothéose globale et complète. Et pour y parvenir, il faut comprendre comment fonctionne l’esprit humain, sans parler du fait que les histoires façonnent l’esprit, la façon dont il perçoit, analyse et comprend les futures expériences. Les histoires font la loi…

  3. liliak06-02-2010

    oui, j’aime bien ta façon de voir le film comme une prise directe avec le temps réel. C’est qu’un film est un condensé d’images, d’émotions, d’évènements. Il est vraisemblablement « digéré » par le cerveau comme une expérience vécue. Le livre permet plus de distance probablement parce que les sens sont moins mis à contribution, tandis que face au film les sens sont presque « saturés ». Dans un cas le cerveau élabore à partir des mots dans l’autre il traite l’information directement et comme il peut, quasiment dans l’urgence.

  4. liliak06-03-2010

    mais il manque les odeurs.. on y viendra peut être.
    j’ai dans mes souvenirs celui d’un odorama.. c’est à dire un truc en carton où l’on décapsulait au fur et à mesure du film des petits compartiments à odeur.

  5. omeyer06-03-2010

    ah oui tu as raison je me souviens de ce machin, et dans mon souvenir d’ailleurs ça puait sévère ! En passant je pose une question : dans les rêves, sent on les odeurs ? mmh ? un drôle de sens l’odorat, profond, archaïque, puissant, capable de surpasser la raison parfois. Liliak, il te reste à inventer le 9éme art, celui des odeurs !

  6. liliak06-03-2010

    je crois que les parfumeurs le font déjà !
    cela dit recréer le parfum « petit pain au lait » ou « peau sous le soleil » ou « feuille d’eucalyptus façon myrtille », « bois fraîchement poncé » ou encore celui de la toile cirée toute neuve… ça doit être passionnant…

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Stories beyond frontiers. Les histoires font la loi.