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2012 03 25 09.51.15

Question d’âme.

Quand on se frotte à l’écriture, de scénarios en particulier, et qu’on a un tant soit peu l’intention d’en vivre, tôt ou tard on se fait dévorer par deux dragons.

Ce n’est pas une image. C’est ce qui se passe. On se fait briser, laminer, détruire, ronger.

Le premier c’est l’élaboration de l’histoire elle même. Celui qui prétend torcher ses pages en souriant, par un travail sain, régulier et productif est un menteur. Ou n’a aucune lucidité sur ce qu’il produit. Ceux qui se jettent vraiment dans l’aventure finissent le cerveau vrillé, le coeur en lambeaux, avec au détour de la route un sentiment de quasi dégoût. De soi, de sa propre incapacité, de son manque de talent, de choses à dire, de clarté. Et de la vie parfois. Car pour ceux qui s’engagent, le bonheur de l’écriture est la mesure du bonheur de vivre.

L’autre c’est la réalité du marché, le milieu, la profession. Les incohérences, les mesquineries, les désillusions. C’est forcément à un moment ou un autre une vision si décevante de l’humanité, si angoissante du point de vue financier qu’un artiste, et c’est ce que nous sommes, se prend forcément des claques.

Il n’empêche. On fait bonne figure. Sur les réseaux sociaux, avec les relations professionnelles, la famille, les proches. On a le teint cireux, les yeux rouges et le cheveu fatigué, mais on sort son sourire, celui qui fait bouger juste la bouche, on parle, on écrit, on fait comme si.

Et on garde pour soi, pour les heures du milieu de nuit une tempête de questions.

La vie, qui on est, l’avenir. On lutte pour repousser les échéances, les vérités, on cherche les réponses, elles ne viennent pas, on finit par ne plus les chercher et on navigue, bouchon de liége pathétique, sur des journées sans âme.

Si vous n’êtes pas passé par là, excusez-moi d’avance, vous n’êtes sans doute pas allé assez loin dans votre voyage d’auteur. Ou alors vous avez une force de caractère herculéenne et je vous invite à la partager pour aider vos compères, qui vous le rendront, car personne n’est jamais à l’abri de l’orage.

Tous les autres se reconnaissent dans cette expérience.

C’est une des raisons pour lesquelles je suis aussi coach. Quand en moi l’auteur se noie, quand en tant qu’homme je suis trop atteint, trop dévoré, le coach se réveille.

Et avec lui deux notions essentielles.

D’abord le combat.

Ensuite la lumière, et avec elle l’espoir, l’envie, l’exigence, la vérité.

Le combat c’est de comprendre que nous passons TOUS par là. Qu’aucun de nous n’est individuellement visé, concerné. Le dragon se fout de moi, de vous, de nous. Il dévore sans distinction ceux qui s’approchent. En leur faisant croire à chacun qu’il est le problème, qu’il a un problème.

Vous n’avez aucun problème, je n’ai aucun problème. Nous sommes juste des humains passionnés, invraisemblablement courageux, sensibles, altruistes, moraux. Mais nous avons choisi la voie des dieux, la voie des secrets et des mystères.

La voie des héros.

Nous commençons la route en enfant avide et joyeux, nous grappillons des merveilles, nous sommes fascinés par les couleurs de l’arc en ciel. Sentant le danger, le dragon survient et nous transforme en zombies, en vieillards fatigués, seuls, désespérés.

C’est là que vient le moment du combat. Le vrai. Celui qui fait la différence cruciale entre ceux qui continuent victorieux et ceux qui abandonnent.

Le combat, pour un auteur, c’est de comprendre qu’il n’est pas en cause. C’est de se féliciter pour notre courage et notre engagement. Nous osons, nous avons osé, nous avons payé tous les prix exigés par la quête. Le combat c’est de brandir un drapeau de solidarité entre nous, c’est une fraternité entre tous les auteurs, lancés dans la même bataille. C’est de faire la peau au dragon, de tourner contre lui toute la rage, l’envie de sang dont nous sommes capables, car c’est lui qui bloque la route, nous détruit et menace nos rêves, nos vies, celles de gens que nous aimons et respectons, parfois de loin, discrètement.

Et la lumière.

Celle qui brillait au tout début du chemin dans nos yeux d’enfants. Celle que nous voulons allumer dans les yeux du public, celle que nous voulons allumer dans ce monde horrible, injuste, violent et torturé.

Avoir la force, ensemble, de se redresser, un par un, rallumer cette flamme, jurer de voir cette lumière irradier nos histoires, et par elles, le monde de nos contemporains, voilà le serment que nous pouvons nous faire les uns aux autres.

Voilà de quoi s’asseoir fièrement à notre table de travail, dans la dignité de notre engagement et dire : en tant qu’auteur, je livre bataille, jour après jour, pour bruler tous les dragons du monde.

Car dehors, ceux que nous appelons lecteurs, spectateurs, public se font dévorer tous les jours.

Le seul sens de l’écriture, c’est de les libérer eux.

2 Comments

  1. Thibault A11-19-2011

    Je ne demandais que ça, me sentir moins seul en ce samedi au temps léger. Rien n’est léger, quand on se méprise. Surtout pas les « commentaires avisés » de ceux qui ne sont clairement pas allés assez loin.
    Cet article m’a fait du bien, je m’en retourne faire la peau à un ou deux dragons. Merci.
    Belle journée.

  2. Omeyer11-19-2011

    Merci Thibault. J’ai parfois un (gros) côté lyrique et j’ai craint un instant d’avoir un peu trop envoyé la sauce : ) Mais c’est un sujet trop récurrent dans la vie des auteurs et là j’ai suivi mon élan. Alors surtout pas de mépris de soi, jamais, garder le plaisir comme guide, les impératifs de la vie comme un cadre utile et nécessaire, et la confiance envers le temps et cette amie au long cours qu’est l’écriture. Belles histoires à vous, plein de projets heureux et de sourires.
    Marc

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Stories beyond frontiers. Les histoires font la loi.