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Tous les liens sociaux et en particulier les liens professionnels sont fondés sur la notion de limites : limites de prix, de budget, limites des règles du jeu, limite de temps, limites entre privé et professionnel, entre permis ou pas, légal ou pas, entre verbalisé et indicible. Ça se fait ou pas, on peut le dire ou pas, c'est interdit ou toléré, suscité, idéal, banal ou tabou, explicite ou inconscient, verbal ou usual et parfois suspect (tiens, y'en a deux qui suivent).

2012 03 19 00.13.40

Les Histoires et l’Art des Limites

 

On peut tout dire à son chien, mais il est judicieux de ne pas tout lui faire. En revanche il est recommandé de faire pas mal de choses à sa nana, si possible bien et souvent, mais de ne pas tout lui dire. Pas n’importe quand en tout cas, et jamais n’importe comment. Ne criez pas ladies, vous faites pareil et heureusement.

Bref, l’art de vivre ensemble c’est l’art de redéfinir sans cesse les limites de nos relations. Elles sont mouvantes, vivantes, en perpétuel renouvellement mais elles ont bien un cadre implicite ou formalisé par la communication et ses rituels. (en clair les mots, les gestes, la gestion du temps et des espaces de vie)

Certaines choses, idées, actions sont posées comme étant hors champ. D’autres y sont d’office, sans que la conscience ne les ait appréhendées.

Le champ et le hors champ c’est l’art du conteur. Il peut choisir de mettre tout le réel en hors champ, ou la politique, ou les problèmes sociaux, ou le sexe et la violence, ou la fantaisie. Mais il pose cette limite à l’histoire, il en définit les contours, le visible et l’invisible, l’entrée, la sortie et les frontières, les lois et les valeurs du monde de son histoire.

Limite, la ligne entre ombre et lumière. Mensonge et vérité, bien et mal, positif et négatif.

Le champ social c’est rester à l’intérieur des limites explicites. La Loi.
Le champ relationnel c’est l’art d’aller taquiner la limite, la franchir ou la bétonner et rester dans le cadre, c’est l’art de l’audace ou de la réserve. Les lois à deux, les lois d’un groupe.
Et l’art c’est l’exploration de la limite elle-même.
Perceptive, culturelle, esthétique, morale. La loi individuelle par laquelle on éprouve et interprète le monde.

Et ces trois niveaux interagissent en permanence.

Le monde est il à l’image des dieux, suit il des règles dont la science nous donne les secrets, la réalité est elle cubique, fractale, impressionniste, réaliste, logique, insensée, incohérente, mosaïque, spirale, onirique, désespérante ou enflammée par les grands sentiments ?
Chaque auteur le pose pour lui et pour chaque histoire qu’il écrit.

Don Corleone est une ordure, mais il est fidèle en amitié, protège sa famille et ne touche pas à l’héroïne. La connaissance de cette limite nous permet de souscrire à son humanité, de le poser dans le centre du bien, comme on dit dans les manuels. Pas plein centre, mais au centre. Son fils Michael lui, va traverser cette limite, et c’est ce qui constitue en soi le sujet de la trilogie.

Si je pose qu’aimer sa famille c’est très bien et dealer de l’héro c’est très mal, une fois posé cela, alors j’en déduirai que celui qui tue son frère et importe des tonnes de poudre est un salopard.

Il y a environ 12 millions de films dans lesquels un méchant deale de la poudre et tue des gens. Mais peu, voire aucun, n’ont l’impact du Parrain.

Parce que dans le Parrain, les auteurs ont pris le temps de nous faire adhérer à la limite, complètement, émotionnellement. Et quand nous souscrivons pleinement à cette limite, là oui, nous pouvons assister horrifié à sa traversée infernale. Pour y parvenir, en plus du temps nécessaire à poser la limite, et du talent des auteurs et de la mise en scène, il y a évidemment l’utilisation magistrale de systèmes d’images connus : église, religion. La limite vient se poser sur le sacré. C’est une descente aux enfers au sens strict.

L’autre élément étant bien sûr le point de départ de la trajectoire de Michael : un cœur pur, héros de guerre, qui se tient à distance des affaires, est amoureux, et témoigne à sa famille une affection fidèle qui le fait passer par dessus ses critiques morales. Dés le début, Michael fait comme nous spectateurs : ces gens sont des tueurs mais ils ont le sens de la famille, ok je suis avec eux.

La limite de Michael est la notre. Alors quand il la traverse, nous sommes déchirés, c’est notre limite qui explose en nous, avec toute la puissance de l’émotion.

Car la progression des limites du personnage donne naturellement la structure de l’histoire. Pivots, nœuds dramatiques, 3, 5, 7, 9 actes ou séquences, tout cela sera comme de découper un gâteau avec un râteau si vous ne structurez pas votre histoire selon ses temps naturels, qui sont les marches successives qui posent et font traverser la limite extrême dans l’expérience intime du personnage.

La seule règle étant que quand le personnage franchit sa limite, le monde autour de lui le sent passer. Et que dans tous les cas, sa limite doit être la nôtre, totalement, quand il la traverse.

Parce que si on s’en fout, et si ça n’a aucun effet tangible, c’est juste écrit par un sagouin.

Notre mission, si nous l’acceptons amis auteurs, consiste à donner les limites d’un personnage, et le faire traverser cette limite pour une nouvelle situation de vie, perçue au choix comme un mieux ou un pire, selon le point de vue du film. Et la technique évidemment c’est de placer le curseur de départ le plus loin possible de la limite à franchir. Ça c’est du connu.

La traversée dure parfois tout le film, parfois juste une poignée de secondes. C’est le cas justement dans Usual  Suspects quand le flic comprend qu’il vient de se faire salement enfler par Kevin Spacey, et nous avec. Parce que Kayser Soze n’était pas hors champ mais pile sous ses yeux.

Une bonne histoire c’est toujours un personnage qui traverse.

Et pour l’écrire, ce sont nos limites que nous devons dépasser. Car ce que fait un personnage dans un film, un auteur ne peut éviter de le faire dans chacune des ses histoires.

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6 Comments

  1. liliaK05-20-2010

    Voilà une bonne leçon de dramaturgie !
    N’a t-on de limites que celles que l’on se pose ?
    Or pour titiller le spectateur cela suppose des limites partagées par tous.. donc ces limites seraient posées par une autre instance que soi-même..

    Je ne crois pas que l’auteur doivent dépasser ces limites mais seulement connaître les limites communément admises et jouer à les franchir…
    Le spectateur accepte cet espèce de « pacte » et passe plus ou moins avec horreur et plaisir cette limite.

    Je ne comprends pas trop ta dernière phrase en fait.. comme si auteur et personnage fusionnaient..??

  2. omeyer05-20-2010

    Hello Lilia,
    Au niveau individuel, les vraies limites à mes yeux ne sont pas celles que l’on se pose mais celles dont on n’a pas conscience (les blind spots, les inconscients collectifs, l’intégration des cultures familiales et sociales, voire linguistiques etc). Les secondes sont moins visibles mais plus puissantes.
    En revanche bien sûr l’auteur doit connaitre la limite « commune », la limite reconnue par le public, en d’autres termes les mêmes thèmes universels et éternels adaptés à une communauté précise. Ce sont deux niveaux, deux champs de limites distincts à travailler dans une histoire.
    Enfin sur la fusion, je ne peux pas parler pour les autres, mais je peux te dire que quand j’écris une scène forte en émotion, je pleure, littéralement, devant mon clavier. Et que bien souvent les « blocages » dans le développement viennent de mes propres oeilléres. Le bon côté c’est que je rie comme un bossu d’une bonne réplique, et qu’au fil de l’écriture, je développe ma propre compréhension du monde. ça c’est le voyage de l’auteur, et je pense qu’on ne peut pas éviter de le faire pour que le texte soit vraiment fort.

  3. liliaK05-20-2010

    En ce cas je te souhaite plein de bosses, de larmes et de torpeur !
    ça parle de quoi ton scénar dis ? ça à l’air chouette !

  4. omeyer05-21-2010

    j’espère qu’il est chouette, un peu qu’il est chouette ! bon le sujet c’est encore un peu botus et mouche cousue mais bientôt bientôt. Patience. je bosse et après je fais lire. quant à la torpeur, si je pouvais éviter j’aime autant. par contre les rires et les larmes, oui je prends, pour chaque page du script ; )

  5. cortisone05-23-2010

    les rires et les larmes, les moments de doute, les questionnements, s’en compter le nombre incalculable de relectures… J’espère lire très vite un extrait.
    Bises.

  6. omeyer05-24-2010

    hello leïla welcome back miss dynamite ! oh que oui, je serai heureux de te faire lire. Et les doutes et tout et tout, oui cent fois oui. la vérité c’est que des fois je relis certains de mes propres articles sur ce blog et je me dis « ce mec a l’air de savoir, je vais lui envoyer mon script » et après je réalise que c’est moi le mec ! Et je me dis, tiens ce mec ne sait rien du tout, il patauge comme un âne sur son scénario ; ) highs and lows…
    plein de bonnes choses à toi et des bises (si tu as enlevé le canon du flingue hein)

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