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La structure d'une histoire vivante, c'est du chaos qu'elle émerge, et du chaos seulement. Et pour l'atteindre ce chaos, cette supernova terrifiante, fertile et fondatrice, une seule force peut servir de guide : la force centrifuge, celle qui vous éloigne irrémédiablement des questions simples, celle qui arrache les filets de sécurité, celle qui vous sauve de vous-mêmes, qui vous écrase avant de vous faire grandir, et vous emmène à coup sûr vers le cœur de tous les récits.

Le récit, du chaos à la pépite

Le récit, du chaos à la pépite.

Quand on commence, quand on est encore un apprenti narrateur en couche-culottes, et on l’est à chaque nouvelle aventure en pays d’écriture, on essaie de ne pas écrire à côté du pot du récit. On tâtonne dans un fouillis de possibles. Certains cerveaux arborescent plus que d’autres. Et pour ces cerveaux là, dont le mien, le salut vient sous la forme de bribes de réponses aux questions les plus simples.

Qui, quoi, comment, dans quel but, contre qui. Caractérisation, motivation, obstacles, enjeux, résolution. Du béton pour organiser le magma informe, et surtout continuellement surajouté, que produit une imagination lancée au triple galop sur un début d’histoire.

Ces questions, au fond, résultent d’une approche journalistique. De l’écriture en pyramide qui dans l’absolu est censée vous conduire potentiellement d’une logline à un roman de 300 pages. Pour ceux qui peuvent, ceux dont l’esprit raisonne en données concrètes. Pour d’autres, qui écrivent de façon plus inconsciente, qui suivent les rythmes sous-jacents, la poésie secrète d’un itinéraire, les échos fantasmatiques d’un lieu et d’une réplique, pour ceux-là, ces questions sont une torture.

Car pour eux, ces questions, c’est seulement à la fin du processus qu’ils peuvent y répondre. Il leur faut d’abord laisser sortir en vrac un tourbillon de notes, de flashes, de réflexions, d’images. Laisser le temps structurer de lui-même cette lave riche mais hétérogène. Voir se dessiner des lignes de failles et des lignes de vie. En déduire des moments qui les ont produites. Un début de séquençage du récit, qui appelle d’autres questions, et produit à nouveau d’autres images, intuitions, résonances.

Et puis à un moment, pour moi c’est inévitable, on est juste perdus, épuisés, dépassés. Vaincus par le processus créatif lui-même, qui nous emporte, plus que nous le maîtrisons.

C’est là qu’arrive le moment décisif. Celui où tout se joue, le carrefour.

On regarde ce qu’on a. Tout ce qu’on a écrit, noté, imaginé. De multiples possibles et de multiples versions. On oscille entre tristesse et dégoût face à cette overdose créative qui ne trouve pas son âme. Et on décide de passer. Un carton entier part au rayon des chemins sans issue, avec parfois un léger goût de « j’y reviendrai peut-être ».

Et puis parfois, au bout du désespoir, une lueur scintille et vient d’elle-même fixer le centre de cet immense accumulation. Trésor d’un instant magique. Tout était là, précis, inspiré, juste.

À partir de là tout va très vite, c’est la frénésie du chercheur d’or qui a trouvé la pépite juste avant l’évanouissement et qui creuse comme un dératé en découvrant à chaque coup de pelle que la mine d’or dépasse tout ce qu’il avait rêvé.

Ce moment où les histoires nous dépassent. Où elles vivent. Où elles existent, par et pour elles-mêmes, indépendamment de nous.

Car la structure d’une histoire vivante, c’est du chaos qu’elle émerge, et du chaos seulement. Et pour l’atteindre ce chaos, cette supernova terrifiante, fertile et fondatrice, une seule force peut servir de guide : la force centrifuge, celle qui vous éloigne irrémédiablement des questions simples, de ce que vous avez posé comme conditions, rambardes, limites. C’est elle qui arrache les filets de sécurité, c’est elle qui vous sauve de vous-mêmes, elle qui vous écrase avant de vous faire grandir, elle qui vous emmène à coup sûr vers le cœur de tous les récits.

Écrire, c’est avant tout ouvrir des portes dont on ne sait où elles mènent, c’est mêler le contrôle et le désir viscéral de se perdre. C’est quitter le familier, le connu, et hurler de solitude dans l’espace créatif que nous avons nous-même ouvert.

Tout cela, ce voyage, se résume souvent sous la pudique appellation de « projet ».
Alors quand un auteur vous parle de son projet, guettez bien la lueur dans ses yeux.
Car c’est bien là que s’inscrit chaque étoile et chaque gouffre insondable.

Dans le cosmos de ce regard, vous verrez dessinée chaque seconde de chaque histoire. Celles déjà écrites, et surtout celles à venir. Vous y lirez alors le secret des auteurs. Un voyage permanent entre ciel et enfer. Une perdition glorieuse et effrayante dans les territoires de l’au-delà du monde réel. Vous y lirez la guerre, la folie et l’amour. Vous y lirez le désespoir et la joie.

Vous y lirez tout ce qui fait la matière même des récits.
Vous y lirez tout ce qui brûle en vous-mêmes, tous les silences et tous les cris.

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Stories beyond frontiers. Les histoires font la loi.