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Quatre ans de pratique passionnée de l'écriture de scénario m'ont amené sans cesse à penser la narration elle même. Souvent au prix d'ailleurs de la production d'un écrit ficelé. J'étais sans cesse happé par la réflexion sur ce qui m'apparait comme l'enjeu essentiel de l'écriture moderne d'un scénario : donner à penser de façon explicite comment le sens se crée en nous mêmes, et non dans le « réel ».

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Du cinéma moderne à l’essence du coaching : vivre le sens que nous construisons

La peinture nous montre la voie : les peintres ont peint les bisons, puis les dieux, l’olympe. Des dieux, ils sont passés aux rois et reines, puis aux paysans, puis aux paysages. Perspective, ressemblance. Un art tendu vers la représentation la plus exacte du réel tel que nous le percevons.

Puis vint la révolution impressionniste. Il s’est agit non plus de peindre le réel, mais de  peindre notre perception du réel : flamboyant, fauve, tremblant de lumière, saturé de couleurs, au gré des sensibilités et des regards. Déjà le peintre peignait son regard.

Ce fut enfin la révolution décisive : celle du surréalisme. Dès lors, l’artiste s’affranchit du réel, et peint son propre esprit, dans la liberté folle de son imaginaire, de son inconscient, de la spontanéité de son geste créatif.  Pour ma part, et sans être en rien expert en art, je situe ce saut dans la modernité en 1916, quand le mouvement dada prend son essor.

Il ne s’agit plus de représenter le réel, ni de représenter la traduction qui nous en parvient par nos sens : il s’agit désormais de nommer réel ce qui explose de l’intérieur de nous mêmes, comme une abolition, dangereuse, illuminée ou géniale de tout ce qui auparavant tenait entravé l’art, et au delà l’humain de l’artiste.

C’est ici que les cordes sont rompues et les amarres lâchées, ouvrant la voie à un 20ème siècle prolifique, un siècle où tout est permis, où chaque artiste crée un univers entier.

Mais tandis que l’art moderne prend le large, qu’Einstein et Planck nous offrent des conceptions radicalement nouvelles de penser le réel, le cinéma et la narration restent désespérément attachés au réalisme. A la représentation crédible, à la chronologie respectée, à un sens clair et unique, une linéarité rassurante.

Ce fut d’abord le rapport au temps qui donna au cinéma ses marges de manœuvre. L’ellipse, le flashback. A dose modérée tout d’abord. Puis Orson Welles nous offrit Citizen Kane et sa fin inaugurale.

Vinrent les années 80 et Terminator, ou l’Histoire sans fin. Puis des éclats de liberté en cascade. Pulp Fiction, Memento, Eternal Sunshine. Narration déconstruite, multilinéaire. Et histoires dont la narration déplace les frontières du réel. Matrix en point d’orgue. Mais aussi le Sixième Sens, Usual Suspects, American Beauty. Des libertés que les scénaristes s’approprient, des distances désormais intégrées par le spectateur qui sans cesse, par le fait même d’être spectateur de ces films, est ramené à sa vérité de créateur permanent de ce qu’il voit, perçoit, comprend, et finalement construit.

Un travail d’auteur visant à faire de l’esprit du spectateur le véritable lieu de l’action.

Quand au personnage, à l’objet même de l’artiste, qui se dévoile sans cesse davantage,  c’est le mécanisme narratif lui même, qui puise dans les ressources du rêve, de l’onirisme, de la folie, les outils pour appréhender le quotidien.

Ce fut à mes yeux l’impressionnisme du cinéma : raconter comment nous percevons la narration, rendre explicite le phénomène narratif lui même .

L’idée que toute lecture du réel est une construction. Nous ne « prenons pas connaissance », nous « créons la connaissance de notre réel ».  Nous sommes chacun appelés à être monteurs et scénaristes. A nous interroger sur la façon dont le sens émerge, et avec lui l’émotion, par la juxtaposition de moments de vie, leur séquençage dans notre mémoire.

L’idée que le sens est dans l’ordre par lequel nous ponctuons des moments de vie, plus que dans ces moments de vie eux mêmes.

Les constructivistes fournissent l’écho théorique de cette approche, et parmi eux Paul Watzlawick en donne des clés plus tournées vers les sciences humaines. Éric Berne avait déjà mis en avant les mécanismes scénaristiques sous-jacents à nos comportements. Jung et Campbell avait eux aussi attiré notre attention sur les mythologies, qui portent au niveau archaïque les forces profondes de nos inconscients.

Plus près de nous, Edgar Morin nous a préparé  à ce jeu de la réflexivité, à la complexité quasi inaccessible du réel, à l’effort inlassable pour le penser, et penser la pensée. Carl Rogers déjà nous avait prévenus : la vérité de l’autre, la vérité du monde, passe par la transparence de notre propre réalité intérieure. Le chemin du monde passe toujours par soi.

Les chemins qui certes tous mènent à Rome partent tous de Rome…

Mais si l’objectivité du réel est appelée à s’abolir, toutes ces approches restent ardues, et réservées aux passionnés. Chacun de ces grands penseurs ouvre des pistes extraordinaires vers l’esprit humain, mais encore trop peu convergentes pour être immédiatement utilisables de façon pratique dans notre propre expérience.

L’art des histoires, le scénario, le cinéma réalise cela, aisément, et au bénéfice du plus grand nombre. Il nous rend accessibles ces mystères.

Ce qui a été l’expérience commune de tous les scénaristes depuis le début du cinéma est devenu en soi objet de la narration explicite.

Tous ces films nous appellent à en être les conteurs. Le spectateur crée le sens qu’il éprouve, et ressent l’émotion qu’il se construit.

Shutter Island et Inception amènent ce thème dans la sphère du grand public.
Ce faisant, pour moi, le cinéma passe un double cap : il atteint sa propre maturité d’art libéré du réel, quasiment 100 ans après la peinture.

Et surtout il trouve enfin sa mission la plus actuelle: donner à comprendre comment chacun de nous construit le sens. Comment l’identité émerge du montage de notre vie. Comment l’ordre, la priorité émotionnelle que nous accordons à ce que nous avons vécu est un acte authentiquement créatif.

Le cinéma se donne désormais pour objet de nous permettre d’ identifier en nous les mécanismes narratifs. Ceux-la même qui sont sans cesse à l’œuvre dans notre vie, au cœur de ce que nous nommons notre réalité et notre intimité. Il nous donne à voir, en miroir, et même à vivre, comment nous fonctionnons, du plus profond de nos êtres.

L’objet du cinéma est enfin devenu l’esprit humain lui même.

Nous y découvrons que sommes libres de construire notre vérité, et que c’est par l’usage de cette liberté que nous définissons la réalité de notre vie, de notre futur, de notre expérience concrète du monde.

La réflexion sur la narration m’a amené à concevoir le coaching comme le moment privilégié où l’on peut toucher du doigt et expérimenter cette « écriture de soi même » et surtout, c’est ce qui nous intéresse ici, de son avenir.

A mes yeux, les mécanismes du scénariste face à l’histoire sont ceux de l’être humain face à son identité, face aux autres, face au monde tel qu’il le conçoit.

Au cours d’un coaching, il m’apparait que nous passons par les mêmes étapes que celles par lesquelles l’art s’est émancipé du réel ; s’affranchir des significations héritées des autres et du passé, déconstruire le fil apparent de nos vies ; pour mieux le reconstruire avant d’apprendre à la créer sans cesse,  et d’affirmer par cette création même notre identité unique. Cette identité qui nous permet d’apporter au monde notre contribution la plus singulière.

Construire du sens. Son propre sens.

Et pour cela, comme au cinéma, pour disposer de la marge indispensable, il s’agit en premier de se libérer des conceptions classiques du temps.

La chronologie linéaire, à sens unique, comme le réel, est un fardeau dans la recherche de son identité. Dire que nous sommes faits par notre passé, nos expériences, nos héritages générationnels n’a rien d’une vérité objective. C’est à mon sens une conception limitante.

Ce que je crois c’est qu’il est infiniment plus libérateur de se vivre comme des bouts imparfaits mais en mouvement, d’un futur qui porte notre identité pleine.

Oui je crois que nous venons du futur.
Et qu’il s’agit au cours d’un coaching de s’en « souvenir ».

Se souvenir du futur, c’est faire émerger ce que nous sommes vraiment. C’est écrire son histoire depuis la fin. Se resituer dans son propre film.

Ce « retour vers le futur » permet une mise en mouvement identitaire active vers ce que nous sommes vraiment.

Et ce « ce que nous sommes », nous ne le trouvons ici et maintenant que par un exercice un peu bizarre, un peu inconfortable à priori, mais qui se révèle simple et fructueux : nous rappeler à ce que  nous serons.

C’est cela « revenir à soi », reprendre les rênes de sa vie.
Ni destin pour aliéner notre libre arbitre, ni improvisation désordonnée et chaotique.

L’histoire n’est pas écrite, et pourtant nous pouvons en actualiser en nous mêmes la fin. Le chemin n’est pas tracé et pourtant il est là. La voie est sous nos pieds, dit-on dans le zen. Nous la traçons et elle nous trace.

Ce que nous dit le scénariste, ce que nous dit l’évolution de la narration cinématographique, c’est que le subjectif crée l’objectif.
Que la volonté créatrice crée sa propre résolution.
Que la conviction précède la preuve.
Que l’effet précède la cause.

Tout cela, la réflexion sur la narration nous l’enseigne, et le coaching tire un immense bénéfice de ce que l’art des histoires nous apporte désormais.

Se souvenir de ce que l’on sera.

C’est le moment où le sens de soi apparaît dans une évidente puissance. La vision par  laquelle nous orientons nos choix de vie. Par laquelle nous décidons de nous définir par notre futur. Et non plus d’être écrits par notre passé. Nous découvrons alors que nous pouvons nous appuyer solidement sur ce qui n’existe pas encore. Voir  cohabiter en nous le saut de la foi et une totale assurance. La créativité libre et la certitude du geste accompli.

Et y travailler quotidiennement ; pour accomplir ce que nous serons.

Nous tenons la clé dans nos mains : être et agir à la fois, dans le même mouvement qui crée le sens et le résultat. Nous pouvons préciser les étapes, et les remplir une à une, et cela en toute liberté.

Car le sens nous appartient.
Le temps nous appartient.

Marie Curie a dit cette phrase magnifique : « je vaux ce que je veux ».

Oui, c’est cela que l’on découvre en coaching.
Ce « vouloir » nous appartient.
Nous sommes tout entier dans ce « vouloir ».

Et ce qui peut nous éclairer, à l’heure de poser en termes clairs ce que nous voulons, c’est la mémoire du futur dont nous venons tous.

Car ce que nous serons individuellement fait partie de ce que nous serons tous, demain, en tant qu’humanité.

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